
Nisyros, l'autre volcan
Petite île tranquille du Dodécanèse, Nisyros est façonnée par son volcan où villages préservés, sources thermales abandonnées et paysages grandioses racontent une histoire intimement liée à la terre, tandis que la vie insulaire s’écoule loin du monde.
Mandraki, capitale tranquille
Depuis le pont du ferry qui ronronne doucement à l’approche de Nisyros, rien ou presque ne semble distinguer l’île de ses voisines, si ce n’est sa petite taille et son atmosphère tranquille. Face à la Turquie, que l’on pourrait toucher du doigt, et avec son millier d’habitants à l’année, Nisyros est restée comme oubliée, à l’abri de ses grandes voisines Kos ou Rhodes, bien plus touristiques.
En longeant le front de mer qui relie le port miniature à Mandraki, on dépasse quelques maisons de pêcheurs qui ressemblent à s’y méprendre à la petite Venise de Mykonos, sans le bling-bling et la foule. L’adorable capitale s’étend au pied du monastère de la Panagia Spiliani qui, depuis son promontoire, domine la mer de son austère silhouette. En contrebas, les ruelles étroites bordées de belles maisons aux murs épais et aux portes en bois ouvragé mènent à une place arborée animée de cafés et de restaurants. En sirotant une soumada bien fraîche, le sirop d’orgeat local, nous apprenons que toute la ville est conviée le soir même à un banquet célébrant le baptême d’un enfant de l’île. Lorsque nous arrivons, de longues tables nappées de papier sont en train d’être dressées, et alors que les musiciens s’installent et accordent leurs instruments, les marmites mijotent dans le grand four communal qui crépite. Peu à peu, les villageois prennent place et les enfants se ruent sur les douceurs du buffet. Lorsque le repas fait place à la danse, la fête bat son plein et nous emmène jusqu’au bout de la nuit.







Sur les flancs du volcan
Au petit matin, en quittant Mandraki par l’unique route, on est marqué par les paysages verdoyants plantés de grands arbres. Ici, les chênes vélani et les pistachiers de l’Atlas, d’ordinaire plus chétifs sur les îles, arborent des silhouettes démesurées. Si l’on croise quelques maisons par-ci par-là, notamment aux abords de la petite station balnéaire de Palli, le reste de l’île semble désert. On fait une halte dans les anciens thermes de Loutra qui ont mis la clé sous la porte il y a déjà plusieurs années. Pourtant, le bâtiment en bord de mer semble avoir été quitté hier. Dans le vaste hall, une ampoule vacille encore et le mobilier est resté en place. On s’attendrait presque à voir surgir les curistes en peignoir, en route vers les bains.
À la terre noire, succède la pouzzolane, révélant l’origine volcanique de l’île. Dans la mythologie, Nisyros est née de l’affrontement qui opposait les dieux olympiens aux géants. Poséidon, poursuivant Polybotès, arracha un morceau de l’île de Kos et le lança sur le géant en fuite, donnant ainsi naissance au plus jeune volcan encore actif de la mer Égée. Au centre de l’île, une immense caldeira creuse l’île sur plusieurs centaines de mètres et en son cœur repose Stefanos, un cratère de 300 mètres de diamètre et 25 mètres de profondeur. Au printemps 2026, Nisyros a obtenu le label de géoparc mondial de l’UNESCO, mettant en lumière sa spectaculaire caldeira et son système hydrothermal unique. Dans ce paysage lunaire, aux couleurs irréelles, l’odeur du soufre est omniprésente.










Nikia et Emborio, ligne de crête
Sur la ligne de crête du volcan, on distingue deux villages, Nikia et Emborio,qui se font face. Nikia, tout de bleu, de blanc et de jaune paré, s’organise autour d’une rue principale dont les nombreuses maisons ont été soigneusement restaurées. Sur la petite place endormie à toute heure de la journée - sauf lorsque les visiteurs venus de Kos viennent admirer le point de vue sur le volcan - on prend le temps de vivre en papotant avec le papy propriétaire du café Porta. À l’entrée du village, la belle façade de la villa Daphné raconte l’histoire de cette communauté aujourd’hui assoupie car désertée par ses forces vives parties tenter leur chance aux États-Unis au début du XXᵉ siècle. Construite en 1936 par deux frères ayant émigré pour leur sœur restée seule au pays, la maison est un véritable musée. Y séjourner quelques jours offre un dépaysement total et une plongée dans l’histoire de ce passé fait de départs et d’abandons. Dans la belle chambre ouvrant sur l’azur, les murs, la mer et le ciel dialoguent dans un camaïeu de bleu poétique et reposant.
À quinze minutes en voiture, de l’autre côté de la caldeira, Emborio offre le visage d’un village resté intact. À l’opposé de la pimpante Nikia, ses murs de pierre volcanique sont restés sombres et bruts. Pour y accéder, il faut gravir de nombreuses marches, mais une fois arrivé le spectacle est grandiose. Tel un Janus à deux têtes, le village offre deux visages. L’un tourné vers la mer que l’on savoure depuis la terrasse de Melanopetra, deux suites creusées à même la roche ; l’autre vers la caldeira dont la vue à couper le souffle est la plus saisissante depuis la taverne Balkoni. Pour passer de l’un à l’autre, c’est un véritable dédale de rues où l’on se perd et où il n’est pas rare de croiser ânes et chèvres. Un peu plus loin, à la sortie du village, Nicola et une dizaine d’amis, qui possèdent pour la plupart une maison sur l’île, ont décidé de relancer la culture de la vigne sur les flancs du volcan. Avec l’appui de Federico, œnologue de Nisyros Wine, ils viennent de produire leur deuxième cuvée dans leur chai flambant neuf, face à la caldeira béante. Élaborée à partir du Mavrothiriko, un cépage traditionnel de l’île, elle signe le retour d’une viticulture presque disparue.
Il émane de ce volcan qui tourne le dos au tourisme de masse, une douceur et une énergie toutes particulières, comme une impression de retour dans le temps. Ici point de plages à perte de vue, mais une île qui a su garder par-delà les ans son rythme et son authenticité.








