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Le carnaval de Nedoussa

Carnaval de Nedoussa, le sacre du printemps

  • Photo : Laurent Fabre
  • Texte : Isabelle Zigliara
  • Publication : 17/02/2026

Alors que l’hiver tire peu à peu sa révérence, arrive le temps des carnavals. Celui de Nedoussa dans le Péloponnèse est unique. Véritable survivance du passé, ce carnaval agricole aux rites ancestraux est perpétré année après année par les habitants du village pour accueillir le printemps et lui demander la prospérité.

Lorsque nous prenons la route de Nedoussa, le jour pointe son nez et l’air chargé d’humidité embaume l’humus et la fin de l’hiver. Entre Sparte et Kalamata, niché au creux des montagnes sur les contreforts du Taygète, Nedoussa et ses trois syllabes chantantes nous font rêver depuis quelque temps déjà.

En empruntant les ruelles pavées du village encore endormi, la mélodie de la flûte et du daouli, un large tambour, attire notre attention. Elle vient de plus loin, d’une large terrasse ouverte sur la vallée où les hommes et les enfants se préparent à vivre un moment hors du temps. Un homme nous fait signe de monter, quatre à quatre nous grimpons les marches, ravis de pouvoir participer à ce rite populaire sans âge, célébré chaque année dans le village.

En ce lundi Pur, dernier jour du Carnaval et premier du Carême, Nedoussa s’apprête à perpétuer un carnaval hors du commun, reconnu par les chercheurs comme l’un des rituels agraires les mieux conservés de Grèce. Longtemps restée confidentielle, cette tradition n’a été révélée à la communauté scientifique qu’en 1995, avant d’être étudiée, puis consacrée lors d’une journée d’étude en 2001. Depuis, les spécialistes la considèrent comme un véritable vestige vivant des anciens rites de prospérité et de fertilité, qui devaient assurer l’abondance des récoltes et des troupeaux ; mais aussi comme des pratiques apotropaïques destinées à écarter le mal. Dans les deux cas, l’objectif était la prospérité et une « bonne année » au sens le plus large. Célébré en mars - qui marquait dans le calendrier antique le début de l’année - ce carnaval illustre le lien puissant qui unit les communautés agro-pastorales au cycle de la nature. Mais aussi la crainte et l’incertitude que suscitait chaque nouvelle saison qu’il fallait apaiser par la réalisation de rites.

Lorsque nous arrivons sur la terrasse, les hommes, les femmes et les enfants recouvrent leur visage de charbon. Ce geste fondamental permet d’éloigner le mauvais œil, mais aussi de rendre tous les participants identiques, leur donnant la possibilité de se fondre dans l’esprit du carnaval. Pour achever leur transformation, ils revêtent de longues tuniques rapiécées, taillées dans une laine rêche et se parent de petits oignons en boucle d’oreille et d’épis de maïs en pendentif, tandis que les enfants tressent des couronnes de lierre.

Nous sommes les derniers à recevoir la moutzouroma - le noircissement du visage - avant que la procession se mette en marche. La troupe se déplace de maison en maison, accueillis par les villageois qui ouvrent leurs portes et accueillent avec un plaisir non feint les mots porte-bonheur qui leur sont chuchotés à l’oreille. Après avoir offert à la joyeuse compagnie beignets et raki, les hôtes placent dans un immense panier porté à dos d’homme, des fruits, des noix et autres victuailles qui seront partagées plus tard, avant de se faire noircir à leur tour le visage. Dans certaines maisons la halte se fait plus longue, parfois un buffet est ouvert, la flûte et le tambour résonnent, donnant le rythme de chants grivois que l’on ne comprend qu’à demi-mot. L’obscénité fait partie des rites et les allusions sexuelles permanentes, comme un appel à la fertilité de Dame Nature. À chaque maison que l’on quitte, la procession est plus nombreuse et plus joyeuse.

Lorsque, dans un cercle symbolique et protecteur, toutes les maisons habitées ont été visitées, il est temps de rejoindre la place du village. Nous suivons la procession dans ces ruelles qui n’ont désormais presque plus de secrets pour nous. Les meneurs revêtent alors des peaux de bêtes, des masques, des cornes de boucs et de lourdes cloches pour éloigner les démons et chasser l’hiver. Ils arrivent en transe sur la place, telles de bêtes sauvages difficilement maîtrisées par un berger qui les tape d’un long bâton et les houspille alors qu’ils foncent sur la foule. Puis, dans un fracas assourdissant de cloches et de cornes, ils quittent la place comme ils sont arrivés.

C’est alors que Christos Zeritis, le maître de cérémonie, mais aussi celui qui a contribué à faire reconnaître le carnaval, demande toute l’attention de la troupe en rappelant que le prochain rite est le plus sacré et le plus solennel de la journée. Pour ce labour rituel, au son du tambour, hommes et femmes feront trois fois le tour de la place dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Précédés par deux bœufs, ils sèmeront des graines, appelant ainsi des récoltes généreuses pour l’été prochain.

D’autres rites suivent, tous placés sous le signe de la fécondité et du renouveau après les longues nuits d’hiver. On célèbre d’abord un mariage burlesque, un homme en épouse un autre déguisé en femme, sous les rires de la foule, tandis qu’un pope, qui peine à garder son sérieux, tente de bénir l’union. Cette scène fait écho à l’union mythique de Déméter, déesse des moissons, et d’Iasion, le semeur, sur une terre labourée trois fois. Après une danse en l’honneur des mariés, la fête bascule avec la mort du _gambros_, le marié. Son cercueil est porté jusqu’à la tribune sous les récriminations outrancières de sa veuve. Et tandis que l’élégie du pope, pleine de sous-entendus et de jeux de mots licencieux, fait redoubler les rires de la foule, le mari ressuscite de son cercueil orné d’un phallus, promesse éclatante du retour de la vie. Par cette symbolique de la mort et de la renaissance, l’hiver laisse sa place au printemps.

Dans une dernière ronde, au rythme des tambours et de la gaïda, la cornemuse grecque, nos corps dansent dans l’allégresse et la joie du moment, portés par la félicité de vivre cette célébration qui a traversé les millénaires. Dans quelques semaines ce sera Pâques et le pays fêtera une autre résurrection. Celle qui, peu à peu, a remplacé les fêtes anciennes dédiées au cycle immuable de la nature et au sacre du printemps.

Le Carnaval de Nedoussa Le Carnaval de Nedoussa
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